Dieulermesson Petit-Frère, écrivain, éditeur, critique littéraire, professeur d’université, continue sa réflexion sur l’accès à la culture en Haïti. Dans cette deuxième partie de l’entretien, il explique ce qui est à mettre en place pour toucher les personnes éloignées des pratiques culturelles et apporte quelques précisions sur l’accès au livre en Haïti.
Qu’est-ce qui devrait être fait, selon vous, pour rendre plus accessible la culture aux personnes éloignées des pratiques culturelles ? (Comme aller au cinéma, au théâtre, visiter un patrimoine, etc)
« Sans tourner en rond ou sans faire de gymnastique, je vous dis tout simplement qu’il faut commencer par investir dans l’humain. C’est, d’ailleurs, ce que font tous les pays qui croient en l’humain, au développement et au progrès. Après avoir mis en place les infrastructures, autrement dit des moyens pour satisfaire les besoins primaires (logement, santé, emploi, éducation) de leurs populations, ces pays investissent ensuite dans les superstructures (les institutions constituant la base idéologique de la société). Par exemple, dans un pays comme Haïti où la population n’arrive même pas à manger une fois par jour, on ne peut pas prétendre l’intéresser à la culture, aux choses de l’esprit. Ce sera le cadet de ses soucis, parce qu’elle doit d’abord gérer son quotidien. On connaît le dicton : ventre affamé n’a point d’oreille. Qui peut se permettre de s’adonner à des activités de loisir quand il a faim ?
Ce n’est qu’après avoir résolu ce problème qu’on peut parler de culture. Créer des infrastructures culturelles dans les villes : musées, salles de spectacle, cinéma, conservatoire, école d’art et autres parce que la culture a aussi, il faut le dire, un aspect élitiste, cela a un coût. Tout cela constituera, bien sûr avec l’accompagnement de l’État, du secteur privé (les mécènes), une forme de démocratisation de la culture. Il y aura ainsi une plus grande offre et le public (aussi éloigné qu’il soit des pratiques) y aura accès. Et on verra, à coup sûr, avec le temps, les retombées d’une telle démarche, que ce soit sur le mode et la durée de vie des citoyens, les formes de civilité à se développer, la qualité du cadre éducationnel (formel et informel) et la courbe de développement de la société. »
Comment vois-tu l’accès au livre en Haïti ? Est-ce qu’il y a des chiffres sur le livre ? Que disent-ils ?
« Le livre aussi bien que la musique, la peinture, le cinéma, par exemple, est un bien culturel et économique. Ce n’est pas, comme on l’a appris à l’école par le passé, qu’il s’agit d’un simple véhicule de l’expression d’une société. Dans les pays développés où l’État et des groupes privés de la société (les mécènes) investissent dans l’industrie du livre, il rapporte gros, car il existe tout un marché. Du coup, l’accès est nettement massifié à cause de sa vulgarisation par les institutions (école, université, presse, édition, librairie, bibliothèque, foires, agences et maisons de distribution), les échanges (résidences, programmes d’accompagnement, cessions et ventes de droits, traductions) et la démocratisation du prix.
Alors, étant donné que vous m’avez posé la question je vais (prendre le risque de) vous répondre sans langue de bois. En Haïti, il faut avoir le courage de le dire, je ne crois pas qu’on puisse vraiment parler d’accès au livre quand celui-ci n’existe pas (encore). Car pour parler du livre, il faut des lecteurs. Or, nous avons un pays constitué de seulement 62% de personnes alphabétisées (adultes) et « près de la moitié des Haïtiens âgés de 15 ans et plus sont analphabètes », d’après ce qu’a souligné le dernier rapport de Human Right Watch datant de 2019. En dépit du fait qu’il faut constater un certain intérêt pour la culture, en particulier le livre et la lecture, chez les jeunes à défaut de dire une certaine catégorie de jeunes, on ne peut pas vraiment parler d’accès véritable en ce lieu-là. Il s’agit bien d’une (petite) minorité. La (grande) population est pauvre, elle a faim, n’a pas de pouvoir d’achat réel, et le livre coûte cher, faute de subvention…
Des chiffres qui rendent compte de la situation du livre en Haïti ? Pas sûr qu’il en existe. Ou s’il en existe, ils ne sont soit pas disponibles, soit accessibles qu’à un nombre restreint de personnes, en tout cas pas aux acteurs de la chaîne du livre ou les intéressés qui travaillent sur la question. Par exemple, la dernière fois où je me suis rendu à la bibliothèque nationale à ce sujet, c’était en 2019. Sur 5 années — soit de 2014 à 2019 — il y avait 3290 livres à avoir été publiés. Ils étaient répartis comme suit : 567 en 2014 ; 832 en 2015 ; 672 en 2016 ; 538 en 2017 et 681 en 2018. Cependant, tous les livres publiés ne sont pas catalogués car il y a des écrivains, des imprimeurs ou des éditeurs qui ne savent pas qu’ils doivent obligatoirement signifier auprès de la BNH toute nouvelle publication d’ouvrages en produisant une demande d’un dépôt légal.
Voilà plus de 25 ans que « Livres en folie » se tient dans le pays au mois de juin. Je ne suis pas sûr que les organisateurs puissent nous dire combien de titres sont vendus depuis ces 25 éditions. Il n’existe aucun document présentant un état des lieux de l’évolution du livre dans le pays, et c’est un gros problème qui ne sera pas résolu de si tôt pour les mêmes raisons que j’ai évoquées plus haut. »
Entretien publié initialement sur mon blog Mondoblog « Quête de liberté » le 6 juillet 2022. Crédit photo : Jean-Claude Naba.
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