L’ailleurs s’impose à nous parfois comme la solution, comme l’évidence. Je ne me souviens plus où j’ai lu que la migration était l’avenir de l’humanité. Découvrir ce qui se cache derrière l’horizon a toujours été une fascination. Depuis l’aube des générations, l’humain se déplace d’un coin à un autre du globe. Mais partir n’est jamais facile, surtout quand nous laissons les murs de notre enfance, les souvenirs de ces rues qui nous ont vus grandir. Migrations ? Fuites ? Quel que soit le nom qu’on s’exerce à lui donner, nous sommes des âmes libres, cherchant désespérément notre gîte. J’ai vu la soif de partir dans les yeux de beaucoup de jeunes que je fréquente, j’ai assisté au départ, à la fuite de beaucoup d’autres. J’ai vu aussi les yeux vidés de certains qui ont soif de revenir. Certains partent pour échapper à un quotidien déplaisant, d’autres le font pour se préparer un meilleur lendemain. Il y en a ceux aussi qui partent pour la liberté, la liberté d’être, d’exister dans toutes les facettes de leur humanité.
Certains partent aujourd’hui avec la promesse de revenir un jour. Les raisons de départ divergent pour chacun : un meilleur travail, des études supérieures, la famille, le tourisme, etc. Une quête éternelle de l’autre part de soi. Quelles que soient nos motivations, un jour, les entrailles de la matrice réclament notre sueur. J’ai choisi de croiser le regard de ceux qui un jour ont décidé de faire leurs malles, de fermer la porte à double tour.
Patrick André (Floride)
Pour Patrick, Haïti est un deuxième cœur qui bat hors de lui. Il ne m’a jamais été donné de voir un haïtien vivant hors du pays aussi entiché, impliqué dans ce qui se passe dans son pays. Patrick feuillette les pages du Nouvelliste, d’Ayibopost, Tout Haïti, Le National, et les moindres publications en ligne susceptibles de lui donner le pouls du pays. 29 ans en terre étrangère n’ont pas ébranlé son attachement à la terre natale. « Mes espoirs pour le pays sont que nous puissions arriver à un réveil collectif citoyen, un réveil des consciences pour comprendre que nous pouvons sortir de la misère, du chaos administratif, de la corruption et construire petit à petit un pays décent », confie-t-il.
Charles Keyns
On s’est parlé dans l’après-midi, le lendemain il prendrait l’avion pour rejoindre sa mère définitivement aux États-Unis, où une autre vie, un autre quotidien l’attendrait. Qu’est-ce que j’espérais entendre de la bouche d’un adolescent qui quittait Haïti pour aller retrouver sa mère, lui qui de ses 14 ans a été témoin de tant de choses ? Mais ses mots étaient empreints d’innocence et d’une rare maturité. Il m’a avoué que la chaleur du pays va lui manquer, ses fous rires avec ses amis, sa famille. « Il y a tellement à faire et je n’aurai pas besoin d’occuper un certain poste pour aider le pays. Je reviendrai un jour pour aider », sa voix se cassa.
Catherine Hubert (Haïti)
Laisser sa France natale pour habiter Haïti ? Catherine Hubert rentre en Haïti en 1987, frappée par une culture toute nouvelle. Une fois les doutes dissipés sur ce « peuple de barbares » — c’est ce qu’on lui avait raconté à leur sujet —, elle a décidé de découvrir Haïti à sa manière sans se dissimuler derrière les lunettes d’une immigrante. Elle vit les avancées autant que les tumultes comme n’importe quel citoyen conscient de l’impact de la société sur sa vie. Me contant son attachement à cette terre, elle m’a avoué : « La France m’a vue naître, Haïti me verra mourir ».
Antoine Bien-Aimé (Canada)
Il vit hors du pays depuis 14 ans et s’est merveilleusement adapté à la communauté d’accueil. La situation de crise constante du pays l’interpelle au plus profond de lui-même, mais que faire à des centaines de lieues d’où l’action se passe ? Il garde espoir que le pays retrouvera sa voie dans la fraternité et le vivre-ensemble.
Evans Barreau (Brooklyn, New York)
Evans a émigré aux États-Unis très jeune, présentement il cumule aux États-Unis 30 ans, plus qu’il n’ait vécu dans son propre pays. Il avoue que la nostalgie du pays lui mord les entrailles certaines fois ; dans ces moments il saute dans un avion et rentre au bercail, là où tout avait commencé, dans la maison de sa mère où il a grandi.
Michel Brutus (Brooklyn, New York)
Trois ans depuis qu’il vit en dehors du pays, Brutus avoue que son esprit et son cœur sont à Port-au-Prince, entre les siens. « Il faut laisser le pays pour se rendre compte à quel point on y tient. Je suis traumatisé par la situation du pays et j’ai perdu des amis », m’avoua-t-il. Il espère revenir vivre au pays, mais les évènements de ces derniers jours le laissent dubitatif quant à l’avenir.
Clario Lesperance (Paris, France)
Clario vit en France depuis 16 ans. Très connecté avec les siens en Haïti avec lesquels il fait souvent des échanges sur la situation du pays, il souhaiterait que le gouvernement mette en place les structures nécessaires pour favoriser un climat propice au tourisme. Retourner vivre en Haïti n’est pas encore évident pour lui. « Aujourd’hui, j’ose dire que c’est risqué pour un fils du pays de venir même en vacances. Une réalité qui me désole et j’espère grandement que ça va changer. »
Où qu’il soit sur la planète, aujourd’hui ou dans cent ans, l’Haïtien entendra les appels de la matrice. Haïti terre de feu et de soufre, terre de guerre et de promesses. Le cordon qui lie l’Haïtien au terroir n’est jamais coupé.
Article publié initialement sur mon blog Mondoblog « Quête de liberté » le 21 février 2017.
Commentaires (2)